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Critique de l’Age Axial par Jan Assmann

Assmann21,581 words

English original here

Dans son nouveau livre, From Akhenaten to Moses: Ancient Egypt and Religious Change [D’Akhenaton à Moïse : l’ancienne Egypte et le changement religieux] (Cairo: The American University in Cairo Press, 2014), l’égyptologue Jan Assmann dit que le concept d’Age Axial du philosophe Karl Jaspers n’est « pas une théorie mais un mythe scientifique » (p. 94). 

D’après Jaspers, les siècles entre 800 et 200 avant l’ère chrétienne sont un tournant dans l’histoire du monde. Durant cet Age Axial, le monothéisme biblique et le zoroastrisme émergèrent au Moyen-Orient ; le bouddhisme et le jaïnisme émergèrent en Inde ; Homère et les premières écoles de la philosophie occidentale émergèrent en Grèce ; et le taoïsme, le confucianisme et d’autres écoles philosophiques émergèrent en Chine.

D’après Jaspers, ces mutations de conscience eurent lieu indépendamment l’une de l’autre, mais l’Axe Axial mit l’humanité sur le chemin d’une civilisation mondiale commune. La civilisation axiale était caractérisée par des termes décrivant un accroissement de « réflexivité, individualité, intériorité …, distanciation vis-à-vis du monde, progrès dans l’abstraction et l’intellectualité, ‘théorie’, critique de la tradition, différenciation, concepts ou visions ‘transcendantaux’ » (p. 94). Les idées de l’Age Axial prétendent aussi à une signification et à une validité mondiales ou universelles.

Les religions et les philosophies de l’Age Axial sont encore avec nous aujourd’hui, alors que celles du monde pré-axial sont perdues. A cause de la discontinuité entre l’Age Axial et ce qui existait avant, « le monde pré-axial sombra dans l’obscurité de l’inaccessibilité intellectuelle » (p. 79).

En tant que l’un des principaux égyptologues mondiaux, Assmann a tout intérêt à démanteler l’idée d’une discontinuité radicale entre les civilisations pré-axiales et axiales. Non seulement Assmann a montré que nous pouvons comprendre une grande part de L’esprit de l’Egypte – montrant que les anciens Egyptiens étaient bien moins « étrangers » et « primitifs » qu’on pouvait le penser – dans des livres comme Moses the Egyptian [Moïse l’Egyptien] et Religio Duplex [Religio Duplex : Comment les Lumières ont réinventé la religion des Egyptiens], mais il a aussi démontré d’une manière convaincante que les idées religieuses égyptiennes sont encore vivantes aujourd’hui, transmises par la tradition hermétique, depuis le monde gréco-romain jusqu’à notre époque.

Assmann ne nie pas que l’histoire de la pensée puisse être caractérisée en termes de relative réflexivité, individualité, intériorité, intellectualité, criticisme du mythe, etc. Mais il nie que ces traits aient émergé dans un unique Age Axial. Il remarque aussi que ces changements ne sont pas irréversibles, bien que Jaspers dirait probablement que le national-socialisme allemand représenta une résistance contre la tendance axiale à une civilisation mondiale, une résistance qui est aujourd’hui aussi mondiale que la mondialisation elle-même.

Assmann dit que l’« axialité » doit être comprise dans le contexte de l’histoire de l’alphabétisation. Assmann affirme que l’écriture est d’abord limitée aux secteurs culturels dans lesquels elle fut originellement inventée, comme le travail d’archivage. Le second stade dans l’histoire de l’écriture est caractérisé par la production de textes littéraires circulant dans la culture tout entière. Ces textes succèdent à la mémorisation et à la transmission orale comme moyen de préservation et de propagation des plus profondes valeurs et de l’auto-compréhension de la culture. Ce processus émergea en Mésopotamie dans la dernière moitié du troisième millénaire avant J.-C. et en Egypte au début du second millénaire avant J.-C.

Assmann affirme que l’émergence de l’alphabétisation culturelle est un pas significatif vers l’« axialité », dans la mesure où elle coïncide avec l’émergence d’un sens de la différence entre l’âge présent et le passé, que les peuples antiques nommaient Age d’Or, où les hommes demeuraient plus près des dieux, un âge vers lequel les hommes ultérieurs peuvent se tourner pour trouver des modèles de conduite. Avec le passage du temps les langues parlées évoluent, mais pas les textes écrits. Parfois des dialectes littéraires et vernaculaires divergent tellement qu’ils deviennent, de fait, des langues différentes.

Ces deux processus ouvrent la voie à l’idée de « canon » culturel et textuel. Un canon littéraire ou religieux est un corps de textes qui, dès qu’il est créé, ne peut être altéré par addition ou par soustraction. Assmann divise la canonisation en formes primaire et secondaire, et affirme que les canons primaires sont encore « spécifiques à la culture » [« culture-specific »] et manquent donc « des aspirations mondiales typiques des mouvements axiaux » (p. 87). Les mouvements axiaux émergent avec la seconde forme de canonisation.

Hérodote est considéré comme le père de l’histoire, mais lui et Platon affirmaient que les Egyptiens avaient inventé l’histoire écrite. Quand l’histoire est mise par écrit, une distinction émerge entre les rapports écrits et oraux. L’histoire écrite est, en principe, supérieure, parce que les histoires orales sont plus susceptibles de présenter des trous de mémoire et des transformations dans la transmission. L’histoire écrite est donc essentielle pour la distinction axiale entre l’histoire critique et réfléchie, et le mythe, une distinction qui se reflète dans la distinction philosophique entre la vérité et l’opinion.

Comme l’histoire, la religion est aussi fondamentalement transformée par l’écriture, et pour Assmann, cette transformation est le cœur valable de l’idée d’Age Axial. Comme pour l’histoire, quand des textes religieux finirent par être mis par écrits, on proclama que l’écriture avait plus d’autorité que les traditions orales basées sur la mémoire. Mais les textes sacrés ne possèdent pas tous le même degré d’autorité, donc des distinctions doivent être faites entre les textes faisant autorité et les textes ne faisant pas autorité, et les versions plus ou moins exactes des textes faisant autorité. C’est la seconde forme de canonisation, où nous avons affaire à des textes affirmant offrir des vérités universellement valables concernant des questions d’importance absolue.

Comme le remarque Assmann :

« Toutes les religions mondiales – judaïsme, christianisme, islam, bouddhisme, jaïnisme, sikhisme, confucianisme, taoïsme – sont fondées sur un canon d’écritures sacrées qui codifie la volonté de leur fondateur et la vérité supérieure de sa révélation. Cette étape de canonisation fut inventée seulement deux fois dans le monde : avec les canons hébreux et les canons bouddhistes. » (p. 88)

Par religions mondiales, Assmann semble désigner les religions qui affirment être universellement vraies, pas les religions qui sont ouvertes à la totalité de l’humanité, car le judaïsme serait exclu selon ce critère. L’idée qu’un canon de textes sacrés est absolument et universellement vrai « changea le monde d’une manière vraiment ‘axiale’ » (p. 88), établissant « une nouvelle religion s’opposant à d’autres religions, incluant les propres religions du passé de la culture, qui sont alors exclues comme paganisme, idolâtrie, hérésie, et erreur » (pp. 88-89). Assmann suggère que :

« Certains éléments de ce pathos de distinction et d’exclusion me semblent être toujours présents dans le concept de Jaspers d’Age Axial, qui à cet égard m’apparaît comme une version sécularisée de la distinction religieuse entre paganisme et vraie religion. Son idée de civilisations axiales place le monde pré-axial et extra-axial dans une position similaire aux constructions juive, chrétienne, et islamique du paganisme. » (p. 89)

Assmann remarque que les « grands individus » qui annoncèrent des « visions transcendantales » d’une vérité « absolue et universelle » associée à l’Age Axial ne peuvent pas être confinés à la période 800-200 av. J.-C. La chronologie s’étend jusqu’à Akhenaton au XIVe siècle av. J.-C. et à Zoroastre et à Moïse, s’il vécut réellement, quelques siècles plus tard. La chronologie doit aussi s’étendre vers l’avant, pour inclure Jésus et Mahomet.

Assmann remarque de tels individus peuvent exister à n’importe quelle époque. Donc ce qui est essentiel, ce n’est pas leur existence et leur enseignement, mais la transformation de leurs enseignements en textes canoniques pour le fondement de traditions religieuses vivantes. Assmann date la création des grands canons – « les canons confucéen, taoïste, et bouddhiste en Orient, et l’Avesta, la Bible hébraïque, et le canon des ‘classiques’ grecs en Occident » – à la période entre 200 av. J.-C. et 200 de l’ère chrétienne (p. 93). Il semble étrange qu’il n’étende pas le cadre jusqu’au IVe siècle apr. J.-C., quand le canon du Nouveau Testament fut établi, puisque cela démolit encore plus le récit de Jaspers, ou même à la création du canon musulman des siècles après cela.

Assmann conclut que l’Age Axial, s’il a vraiment existé, est plutôt un « événement médiatique », un produit du développement social de l’écriture et de la canonisation. « L’Age Axial n’est rien d’autre que la phase formative de la continuité textuelle qui est encore dominante dans nos civilisations occidentale et orientale » (p. 93).

Cependant, dans les 200 dernières années, il y a eu des progrès significatifs dans la traduction et l’interprétation de l’ancienne littérature égyptienne et mésopotamienne et dans la redécouverte ou le rétablissement de continuités entre l’époque actuelle et les traditions pré-axiales. Ainsi l’Age pré-axial est-il en train d’émerger de l’obscurité.

Une objection que je fais à l’argumentation d’Assmann est qu’il ne fait pas mention de son concept de distinction mosaïque, l’idée qui entra dans le monde avec Akhenaton et qui devint le fondement d’une tradition encore-vivante avec Moïse, c’est-à-dire que si une religion est universellement vraie, toutes les autres religions doivent être fausses. Cette distinction est opérative dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, mais elle ne semble pas être opérative dans les autres religions canoniques qu’il mentionne : zoroastrisme, bouddhisme, jaïnisme, confucianisme et taoïsme semblent n’avoir eu aucun problème à fusionner avec les religions qui étaient présentes avant elles, ou les unes avec les autres, alors que les religions abrahamiques ont une longue histoire de guerres et d’extermination les unes contre les autres, et contre les religions païennes qu’elles allaient remplacer.

 

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