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Le materialisme spirituel d’Alan Watts

[1]2,615 words

English original here [2]

Alan Watts
Does It Matter?: Essays on Man’s Relation to Materiality [3]
New York: Vintage, 1971

Edition française :
Matière à penser
Denoël, 1975

Does it Matter ? [Est-ce important ?] est l’un de mes livres favoris d’Alan Watts, auquel je suis toujours revenu. C’est aussi une excellente introduction à l’œuvre de Watts. J’ai donc été enchanté de découvrir qu’il a enfin été réimprimé, d’où cette recension.

Le thème de Does it Matter ? est l’existence matérielle. Le livre commence par cinq longs essais. « Richesse contre Argent » traite d’économie ; « Meurtre dans la cuisine » traite d’écologie et de décoration intérieure ainsi que de cuisine (les deux furent à l’origine publiés dans Playboy) ; « Les vêtements : les mettre et les enlever », « L’esprit de la violence et la matière de la paix », et « Expérience psychédélique et religieuse » ont des titres qui se comprennent d’eux-mêmes.

Les images des grèves de la faim de Gandhi, des yogis squelettiques en haillons sales, et des moines aux crânes d’oignon et portant des bols de mendiant (sans parler des immolations occasionnelles avec de l’essence et un briquet) ont donné l’impression que les philosophies et les religions orientales étaient entièrement « spirituelles » et négatrices du monde. De même, les images des villes tentaculaires, des super-autoroutes grouillantes d’activité, des maisons luxueuses, et de la corne d’abondance consumériste de l’Amérique ont donné l’impression que notre civilisation est matérialiste et terre-à-terre.

Watts affirme cependant qu’à certains égards, c’est plutôt le contraire qui est vrai.

Par exemple, Watts dit que si les Américains étaient de vrais matérialistes, nous ne bâtirions pas des villes aussi laides et nous ne mangerions pas une nourriture aussi infecte. Il dit que la laideur de l’Amérique urbaine et la fadeur du menu ordinaire sont en fait des expressions d’une sorte de dualisme gnostique ou cartésien, un inconfort spiritualiste avec le monde matériel qui mène à un matérialisme brut et non-raffiné qui fait passer la quantité avant la qualité. Watts dit que les Français sont plus authentiquement matérialistes que les Américains, et que c’est pour cela que les villes françaises sont plus belles et la nourriture française aussi supérieure. Je pense que c’est brillamment perspicace, et il y a des remarques de ce genre à chaque page – en fait à chaque paragraphe – de ce livre.

Watts affirme aussi que les philosophies et les religions orientales ne sont pas forcément spirituelles et négatrices du monde. Par exemple, l’interprétation non-dualiste du Vedanta (la philosophie des Upanishads) implique une sorte de panthéisme. Le divin est identique à l’univers matériel et à chaque être individuel.

Le but de la religion est l’expérience mystique de notre unité avec le divin ou le cosmos. Cette expérience peut demander de l’ascétisme et de la contemplation. Mais elle peut tout aussi bien être spontanée et sans effort. Elle peut vous arriver sur la place du marché, sur un champ de bataille, ou dans votre jardin.

Le bouddhisme mahayana, en outre, souligne l’unité du samsara et du nirvana. Le nirvana n’est pas l’annihilation bienheureuse, mais un changement d’attitude dans cette vie qui permet la liberté et le détachement dans le tourbillon et la course de l’existence matérielle. De telles philosophies encouragent des attitudes de liberté, de détachement et d’enjouement esthétique vis-à-vis de la vie matérielle. Elles encouragent la créativité artistique et le raffinement du goût.

« Richesse contre Argent » propose une économie utopique. Ne serait-ce pas merveilleux, demande Watts, si les machines faisaient tout le travail à notre place ? Watts envisage une économie du genre Star Trek où la haute technologie et l’énergie bon marché aboliraient la pénurie et l’économie monétaire, fournissant une subsistance gratuite pour tous. Est-ce que tout le monde chercherait à accumuler des objets ? Et bien, quel serait l’intérêt ? Les gens font des réserves seulement lorsqu’il y a pénurie, et précisément.la pénurie serait abolie. Est-ce que les gens resteraient oisifs ? Quel serait l’intérêt de cela, étant donné que les gens restent oisifs seulement entre les séances de travail, et que le travail serait aboli ?

Watts dit qu’au contraire, les gens adopteraient des vies de simplicité matérielle et qu’une nouvelle économie émergerait pour occuper les loisirs des gens. Puisque tous les biens manufacturés seraient gratuits, les gens donneraient la préférence à la qualité et à la singularité. Cela donnerait naissance à une nouvelle appréciation des belles œuvres. Les objets anciens et uniques seraient hautement prisés, et des objets nouveaux et uniques seraient créés. L’art, l’artisanat, la littérature et l’érudition s’épanouiraient. De même pour les jeux et les sports. Les goûts seraient de plus en plus raffinés et exquis. La vie serait joyeuse, ritualiste, et merveilleuse.

Watts ne le mentionne pas, mais une telle société comporterait un discret programme de sélection eugénique qui à chaque nouvelle génération diminuerait la représentation des gens qui ne pourraient pas bénéficier ou contribuer à une telle société – les gens dont les mains oisives seraient occupées seulement à l’œuvre du Diable.

Pour la plupart des lecteurs, la théorie de « Richesse contre Argent » semble à la fois étonnamment originale et naïve. Mais c’est parce que Watts dissimule ses sources. En fait, le fondement de ses propositions est simplement une version de la théorie du Crédit Social de C.H. Douglas. Bien sûr Watts avait de bonnes raisons de ne pas mentionner Douglas dans les pages de Playboy en 1968 : le Crédit Social était le système économique favori des fascistes anglophones comme Ezra Pound. Watts était connu pour être un homme tranquille de la Droite, mais il est grand temps que les spécialistes réalisent à quel point il était de droite. Dans Does it Matter ?, Watts tente de se rapprocher de la contre-culture des années 60, mais en même temps il dit clairement qu’il accepte l’idée traditionaliste du déclin historique et qu’il rejette tout progressisme et toute recherche d’une cause.

« Meurtre dans la cuisine » est en fait un essai sur l’écologie dans son essence, l’enracinement de l’homme dans la nature – notre unité avec elle – et ce que cela implique pour la vie quotidienne, depuis la nourriture que nous mangeons aux maisons que nous habitons. Watts montre aussi adroitement le lien entre le dualisme corps/esprit gnostique et cartésien occidental et des phénomènes tels que le Velvet, le pain miracle, et le Tang ; l’élevage industriel ; les cuisines grises et froides ; les enfers à air conditionné (stationnaires ou sur roues) ; et l’expansion tentaculaire des banlieues.

L’une des positions les plus surprenantes et rafraîchissantes de Watts est sa critique du végétarisme. Pour Watts, le végétarisme est simplement une tentative d’échapper au fait que la vie se nourrit de la vie, que l’univers est une immense toile de création et de destruction. Un végétarien est simplement quelqu’un qui épargne ses propres sentiments en tuant des créatures qui ne peuvent pas hurler. Le végétarisme est une tentative de séparer l’homme de la nature, au lieu d’accepter la nature et de plonger en elle. Comme tel, le végétarisme peut faire partie d’une retraite ascétique loin de la vie. Mais Watts n’accepte rien de tout cela.

Dès que nous reconnaissons le fait que nous vivons en tuant, nous devrions nous assurer que nous ne tuons pas inutilement ou cruellement. D’autre part, il est bien plus important de nous assurer que les animaux auront de bonnes vies plutôt que simplement de bonnes morts [1]. Cela signifie : plus d’élevage industriel, plus de gavage, ni de veaux gavés de lait. En outre, un animal qui est mal cuisiné est mort en vain. Finalement, l’endroit où nous honorons convenablement les créatures dont nous nous nourrissons est une cuisine bien conçue, une cuisine qui exprime un véritable engagement en faveur du raffinement et de la perfection de l’existence matérielle.

Les descriptions par Watts des cuisines idéales, des espaces de vie, et des aliments – ainsi que de leurs antipodes américains typiques – sont vivantes et charmantes. Sa description du pain moderne est vraiment hilarante (il est clair qu’il y a eu beaucoup de vrais progrès sur le front de l’alimentation depuis la fin des années 60). Oui, il y a beaucoup d’opinion personnelle ici – offerte telle quelle et sans détours – mais il y a aussi beaucoup de vérité, de bonté et de beauté.

L’essai de Watts sur les vêtements est moins réussi. Il a un préjugé contre les vêtements occidentaux, en particulier britanniques, et un penchant pour les dhotîs, les sarongs et les kimonos orientaux, et au lieu de reconnaître ses préférences, il tente de les déduire (d’une manière plutôt improbable) du Vedanta. Mais si le cosmos est le jeu des dieux, essayant tous les masques possibles, réalisant tous les scénarios possibles, alors Chanel est aussi légitime qu’un sari, un uniforme prussien aussi légitime qu’une armure de samouraï, un corset aussi légitime qu’une tige de lotus (et bien moins destructeur).

Les vêtements occidentaux, dit Watts, sont inconfortables, ce qui prouve seulement qu’il ne connaît pas sa taille précise, ni un bon tailleur. Les vêtements occidentaux bien taillés et bien adaptés à la saison sont aussi confortables que n’importe quel pagne asiatique, et généralement bien plus flatteurs (mais je reconnais que j’ai un penchant pour le look anglais).

De plus, le confort est si « bourgeois », gouverné par la loi de la nécessité. La mode est le royaume de la liberté. Il vaut toujours mieux avoir l’air bien que de se sentir bien. Et c’est dans cette direction que mène l’argumentation de Watts. Il propose une défense du dandysme comme une rébellion contre le nivellement et le conformisme démocratiques modernes, ainsi que des relations tendues et agressives entre les deux et avec le monde naturel. Il pourrait aussi ajouter le gnosticisme puritain. Il n’y a pas de raison que l’acceptation joyeuse et raffinée de l’existence matérielle ne laisse pas une place à la vanité masculine. « Les êtres humains dans le monde entier ont besoin de se décontracter, de devenir des gentlemen, de ne pas se prendre au sérieux, et de ‘prendre ce qui vient’. Les vêtements amples, gracieux et colorés pourraient bien être un commencement » (p. 68). Mais Watts a lui aussi besoin de « prendre ce qui vient » et de reconnaître que les uniformes militaires, avec les vêtements religieux, sont l’un des grands bastions occidentaux du dandysme.

Ce qui nous amène à l’essai suivant, « L’esprit de la guerre et la matière de la paix », qui attribue les maux de la guerre à l’aliénation dualiste vis-à-vis du monde matériel. Cela peut être vrai des guerres menées par des dualistes aliénés, mais cela ne saisit certainement pas l’essence de toute guerre. Historiquement, la plupart des guerres n’ont pas du tout été menées pour des idéologies, encore moins pour le dualisme métaphysique, mais pour l’honneur et le gain. Ainsi Watts tend à faire une simplification excessive et grossière. De plus, il a un clair préjugé contre la guerre, ce qui est en désaccord avec la tradition hindoue, qui considère la guerre comme l’un des jeux les plus obscurs que jouent les dieux, et en tant que telle comme une partie nécessaire du tout – une partie qui doit être affirmée, en fait sacralisée, et menée comme un devoir solennel de la caste guerrière.

L’essai de Watts « Expérience psychédélique et religieuse » est superbe. Les dualistes comme R. C. Zaehner ne peuvent pas comprendre qu’une substance matérielle comme une drogue psychédélique peut servir de base à une expérience authentiquement « spirituelle », c’est-à-dire mystique [2]. Mais le panthéisme – qui est essentiellement la manière dont Watts interprète le Vedanta, le bouddhisme et le taoïsme – rejette un tel dualisme et considère que le problème mystique consiste à surmonter une fausse conscience de nous-mêmes en tant qu’individus isolés, mortels et souffrants. Le dualisme ajoute une couche de plus à cette fausse conscience en affirmant que nous sommes coupés du divin à cause de notre incarnation matérielle. La vérité est que nous ne faisons qu’un avec l’énergie active et éternelle du cosmos, parce que notre corps fait partie du corps du cosmos, qui est divin.

L’esprit est aussi matériel que le cosmos. Le cosmos est aussi spirituel que l’esprit. Il n’y a donc pas de différence métaphysique, que nous atteignions la conscience cosmique à la fin d’une longue approche ascétique et méditative, ou spontanément et instantanément (le dénommé « Zen instantané ») à l’occasion d’un événement quelconque : regarder une abeille butiner du pollen ou voir le scintillement d’un récipient d’étain – ou chimiquement, par l’usage de la mescaline ou du LSD. L’usage de psychédéliques est souvent comparé au Zen instantané à cause de son absence relative d’effort, mais il est aussi analogue à l’ascétisme, parce que c’est une transformation délibérée et volontaire de la conscience, plutôt qu’une expérience hasardeuse provoquée par des conditions extérieures.

Watts décrit ses expériences psychédéliques d’une manière fascinante :

« Je fus étonné et quelque peu embarrassé de me retrouver en train de traverser des états de conscience qui correspondaient exactement à chacune des grandes expériences mystiques que j’avais eues. De plus, ils dépassaient par leur profondeur et leur caractère particulièrement inattendu les trois expériences ‘naturelles et spontanées’ de ce genre que j’avais eues durant les années précédentes. »

Watts décrit quatre traits de l’expérience psychédélique qui correspondent précisément aux expériences mystiques (elles correspondent, bien sûr, parce qu’elles sont les mêmes).

Premièrement, le temps semble ralentir et le présent semble se dilater.

Deuxièmement, on s’élève au-dessus des opposés, réalisant que ce ne sont que des polarités dans une unité sous-jacente. Le Soi et l’autre, le bien et le mal, Dieu et le diable, tous semblent ne faire qu’un, et il y a une affirmation du tout – une expérience d’identification avec lui – qui se trouve au-delà de toute distinction du bien et du mal.

Troisièmement, il y a une expérience de l’identité de tous les « Sois » avec un grand Soi cosmique, et le sentiment que tous les éclairs de conscience qui clignotent sans cesse, tous les petits mondes qui naissent et disparaissent, sont des manifestations et des « masques » de ce grand Soi.

Quatrièmement, il y a l’expérience de l’identité du soi avec l’énergie éternelle du cosmos. On ne se voit plus comme un être fini qui subit simplement les choses, mais comme ne faisant qu’un avec l’énergie infinie et active du cosmos.

Ici la crainte de la mort cesse, car bien que l’ego individuel souffre et meure, le vrai soi est éternellement actif et créatif. Et la crainte de la mort n’est-elle pas la raison principale pour laquelle les gens n’ont jamais de vies vraiment accomplies dans ce monde ?

Does it Matter? se termine par sept petits essais semblables à des joyaux, longs de quelques pages chacun, parlant de la religion, de l’art, d’Aldous Huxley et de D. T. Suzuki. Dans « Le mythe fondamental », Watts résume la religion et la philosophie de l’Inde en quatre pages.

Alan Watts est un penseur incontournable pour ceux qui désirent combiner la spiritualité traditionaliste, la recherche esthétique et la volonté d’union avec le Tout. Does it Matter? n’est pas seulement une introduction parfaite à la philosophie de Watts. C’est aussi une excellente introduction à la philosophie tout court, car quiconque commence à philosopher se demande : « Est-ce important ? Est-ce vraiment important ? Est-ce important pour moi ? ». Watts montre que la réponse à toutes ces questions est un « Oui ! » retentissant.

Notes

[1] Watts anticipe la critique du végétarisme par le héraut finlandais de l’écologie profonde, Pentti Linkola. Voir Pentti Linkola, Can Life Prevail? A Radical Approach to the Environmental Crisis (Aarhus, Danemark : Integral Tradition Publishing, 2009), en particulier le chapitre 3, « Animaux ».

[2] R. C. Zaehner, Mysticism, Sacred and Profane: An Inquiry into Some Varieties of Praeternatural Experience (New York: Oxford University Press, 1961).

Counter-Currents/North American New Right, 11 décembre 2010